Rapport informel de visite au Kosovo – septembre 2025, Marc Morgan

par Marc Morgan - Membre du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN), Bénévole de l’association The Ideas Partnership

A.Introduction

Le présent document donne un bref aperçu des contacts que j’ai pris et des réunions que j’ai pu avoir au cours d'un séjour de douze jours au Kosovo en septembre 2025.

Je n'étais pas au Kosovo pour des raisons politiques ou journalistiques, mais en tant que bénévole pour l'ONG « The Ideas Partnership ». Cette organisation à but non lucratif, fondée en 2009, tente de combler les lacunes en matière d'éducation, de soins de santé et de soutien scolaire et social dont souffrent les communautés les plus défavorisées du Kosovo (Roms, Ashkalis et autres communautés marginalisées). J'ai donné des cours d'anglais et d’échecs à des enfants âgés de 3 à 16 ans, dans plusieurs villages et villes près de Pristina. 

Apprentissage des échecs avec des jeunes de l’association « The Ideas Partnership »

Je m'intéresse depuis longtemps à l'histoire du Kosovo, aux questions non résolues soulevées par la guerre du Kosovo de 1999 et par les conflits qui l'ont précédée, ainsi qu'aux défis et aux opportunités auxquels le pays est aujourd'hui confronté. Je me suis engagé dans des mouvements visant à soutenir la résistance non-violente des Albanais au régime de Milosevic et à promouvoir la réconciliation entre les communautés divisées du Kosovo. Je suis notamment membre du groupe français Mouvement pour une Alternative Non-violente et j'ai été pendant plusieurs années trésorier de l'ONG Équipes de Paix dans les Balkans.

En 2024, je me suis également rendu au Kosovo pour travailler avec The Ideas Partnership, et ai rédigé un rapport sur ma visite, accessible en anglais ici : https://wri-irg.org/en/story/2025/reflections-visit-kosovo.

En septembre 2025, j'ai eu la grande chance d'avoir eu l'occasion de rencontrer plusieurs organisations et plusieurs experts sur le Kosovo, tous Albanais du Kosovo eux-mêmes, et tous engagés à la fois dans l’analyse impartiale et dans la promotion de la compréhension. Je rends compte ici de ces rencontres.

 B.L’ONG ‘Action for Nonviolence and Peacebuilding’

Je décris tout d'abord ma rencontre avec les représentants de l'ONG Action for Nonviolence and Peacebuilding (ANP – voir http://anp-ks.org/), basée à Gjilan, dans l'est du Kosovo. Étaient également présents à cette rencontre moi-même, en tant que représentant du Mouvement pour une Alternative Non-Violente, Tahir Dalipi, traducteur (du et vers le français) de « L'école du peuple », et un de ses collègues, Sami Selishta. La rencontre a eu lieu le jeudi 18 septembre 2025 à Gjilan.

a.Considérations générales sur le passé récent du Kosovo

Avant d'aborder en détail l'ANP, nous avons évoqué les périodes qui ont précédé sa fondation, en particulier les années de résistance non-violente dans les années 1990, la dérive vers la guerre, la guerre elle-même et ses conséquences. 

Les deux représentants de l'ANP ont souligné que le tournant majeur a été marqué par la répression, la montée du nationalisme serbe et la violence structurelle du régime de Milosevic. L'annulation du cadre constitutionnel de 1974 et l'intégration administrative du Kosovo dans la République serbe en 1989 ont déterminé les développements politiques des années 1990 et la réaction des Albanais, qui ont opté pour l'auto-organisation et la résistance non-violente. Parmi les nombreuses actions non-violentes organisées au Kosovo et les étapes importantes de la lutte de résistance des Albanais, ils ont évoqué la grève de la faim des mineurs de Trepça et la création du Conseil pour la défense des droits de l'homme et des libertés (Council for Defence of Human Rights and Freedoms - CDHRF), tous deux en 1989. Ces deux événements ont marqué un tournant dans le renforcement de l'unité et de la solidarité albanaises ; le CDHRF a continué à faire un excellent travail de documentation et de dénonciation des violations des droits humains tout au long des années de conflit, jusqu'à la guerre.

Les deux représentants de l'ANP ont estimé que la non-violence n'avait pas échoué, puisqu'elle avait contribué à éviter la guerre pendant plusieurs années et à rechercher une solution pacifique. Grâce à des manifestations non-violentes, à la sensibilisation à la violence structurelle et à la documentation des discriminations et des violations des droits humains, les dirigeants kosovars ont réussi à internationaliser et à mettre en lumière l'oppression et la répression exercées par le régime de Milosevic au Kosovo. La non-violence a d'abord eu des avantages pratiques importants, en préservant le Kosovo des tueries et de la destruction subies dans d'autres parties de l'ex-Yougoslavie, mais elle a également eu un effet important sur la construction de la nation. Elle a permis aux Albanais de prendre conscience qu'ils formaient un groupe uni confronté à l'oppression et de lui résister de manière organisée et non-violente. 

La non-violence s'est accompagnée d'un pluralisme qui a créé une nouvelle dynamique stimulante. Il est important de souligner le caractère actif de la non-violence des Albanais, qui consistait à prendre des initiatives, à mettre en place des structures parallèles, à se doter d’un parlement, et un gouvernement alternatif. La majorité albanaise a dû réagir à la répression du régime serbe pour survivre, et la non-violence a été la clé de voûte de sa réaction.

Bien que la diplomatie itinérante (« shuttle diplomacy “) ait été très active au cours des années 1990, l'oppression des Albanais au Kosovo s'intensifiait, les tensions ne cessaient de s'exacerber et il était évident que le statu quo conduisait à un conflit armé et que la guerre était inévitable. Les dirigeants albanais du Kosovo ont tenté par des moyens pacifiques de parvenir à un accord durable et inclusif pour tous, dans lequel les droits humains et les libertés seraient respectés, mais malheureusement, cela n'a pas été accepté par le régime de Milosevic. 

La frustration de la population albanaise face aux violations de ses droits humains ne cessait de croître chaque jour, avec la fermeture des écoles et des universités albanaises, la censure des médias, les licenciements, les arrestations et les assassinats politiques, etc. La situation incertaine et imprévisible a conduit à l'oppression et à la peur, en particulier après que la guerre en Croatie et en Bosnie-Herzégovine a commencé à toucher les Albanais du Kosovo. En réponse à la violence systématique, le besoin de liberté a favorisé d'autres approches et d'autres solutions permettant de lutter contre le régime de Milosevic. En réponse à la violence structurelle de ce régime, l'Armée de libération du Kosovo (UCK) a été créée en 1997 pour protéger la population civile et combattre le régime de Milosevic. Cependant, la guerre n'a pris fin qu'après l'intervention militaire de l'OTAN en 1999. 

b.L’ONG Action for Nonviolence and Peacebuilding (ANP)

 Bien que l'ANP fonctionne avec des effectifs modestes, son impact dans le domaine de la consolidation de la paix et de la réconciliation est considérable. L'ANP a été fondée en 2002 en tant qu'organisation de la société civile locale avec pour objectif de contribuer à une paix durable au Kosovo et dans la région. L'ANP est basée à Gjilan et dispose également d'un bureau à Pristina. L'ANP travaille principalement au Kosovo et dans la région de Gjilan, mais mène également des activités transfrontalières.

L'ANP est une ONG totalement autonome, financée par différents donateurs : organisations internationales, ambassades et sources non gouvernementales. Depuis 2014, l'ANP met en œuvre avec succès le projet de partenariat « Dealing with the past in Kosovo ("Faire face au passé au Kosovo") » avec une organisation non gouvernementale allemande, Kurve Wustrow. Ce projet est soutenu par des fonds du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ). Le Comité central mennonite a été un partenaire important et de longue date de l'ANP entre 2007 et 2019, soutenant les activités de paix et la viabilité organisationnelle de l'ANP. Le Centre for Nonviolent Action, basé à Belgrade et à Sarajevo, est également un partenaire important. 

L'objectif général de l'ANP a toujours été de promouvoir une culture de non-violence, et de favoriser le dialogue interethnique, la consolidation de la paix et la réconciliation entre les communautés ethniques divisées du Kosovo. 

L’ANP a travaillé et continue de travailler avec diverses communautés ethniques et un large éventail de citoyens kosovars : enseignants, producteurs, artistes, représentants d'institutions locales et centrales, journalistes, étudiants, militants d'organisations de la société civile, jeunes et autres. L’ANP s'est efforcée de créer un espace sûr dans lequel les membres des différentes communautés peuvent parler ouvertement de leurs expériences, des traumatismes du passé et de leurs espoirs et craintes pour l'avenir. L’association tente d'aider les différentes communautés à trouver un langage commun : cela est vrai au sens figuré, mais aussi au sens propre, puisque l'ANP a participé et encouragé des initiatives visant à permettre aux jeunes Serbes d'apprendre l'albanais et aux Albanais d'apprendre le serbe, ce qui est actuellement très rare. Afin de surmonter la barrière de la langue, toutes les activités de l'ANP sont traduites de l'albanais vers le serbe et vice versa.

Dans le passé, l'ANP s'est concentrée sur l'éducation à la paix et la lutte contre la discrimination. Depuis 2014, elle se concentre plus spécifiquement sur le rapport au passé et permet aux représentants des différentes communautés de participer au programme « Dealing with the past in Kosovo ». Le projet vise à offrir des espaces sûrs grâce à des formations interactives et à un accompagnement psychosocial dans lesquels les participants au projet travaillent ensemble sur les souvenirs douloureux du passé et sont aidés à documenter leurs souvenirs de manière créative en utilisant différentes formes d'expression artistique comme outil. Grâce à des expositions, des documentaires, des courts métrages et des pièces de théâtre, l'ANP rend ce processus de documentation du passé compréhensible pour un public plus large et s'efforce de contribuer à une culture du souvenir qui favorise le dialogue entre les divisions ethnocentriques et générationnelles et renforce la réconciliation et la paix.

L'ANP organise des formations de moyenne ou longue durée composées d'une série d'ateliers, dont certains durent jusqu'à une semaine, au cours desquels les participants expriment leurs émotions, leurs souvenirs et leurs traumatismes à travers l'art. Onze formations de ce type ont été organisées depuis 2014, réunissant des groupes de 16 personnes ou plus, soit un total de plus de 200 participants. La mixité sociale est très large, et il est frappant de constater que de nombreuses demandes pour suivre ces cours proviennent de la police du Kosovo, qui doit faire face à certaines des conséquences de la violence. Bien sûr, la mixité ethnique des cours est très diversifiée ; toutes les communautés ethniques vivant au Kosovo y sont représentées : Albanais, Serbes, Turcs, Roms, Ashkalis, Égyptiens1, Bosniaques, etc.

L'approche de l'ANP consiste à créer en tout premier lieu un espace sûr, permettant aux émotions de s’exprimer sans qu’aucun jugement ne soit porté et sans qu’il y ait d’emblée de pression politique pour « trouver des solutions » ou « résoudre des problèmes objectifs ». Ce n'est qu'une fois les émotions libérées qu'il est possible de passer d'aborder les questions de reconnaissance de la culpabilité, de vérité, de justice, de pardon et de réconciliation. L'ANP a constaté que cette approche, qui passe par des ateliers interactifs et par l'expression artistique, conduit finalement à une meilleure compréhension entre les communautés divisées et crée des relations de confiance.

c. Questions autour de la culpabilité et de la réconciliation

La discussion sur les questions de culpabilité et de reconnaissance nous a ramenés à un débat plus large sur les perspectives d'une coexistence pacifique entre Serbes et Albanais. Les représentants de l'ANP estiment que la situation actuelle présente certains aspects positifs à cet égard. Sur le papier, la constitution du Kosovo, rédigée par des experts juridiques internationaux, est la plus avancée et la plus respectueuse des droits humains dans les Balkans ; ils aimeraient la voir mise en œuvre dans la pratique également. En acceptant et en respectant les différences, les représentants de l'ANP souhaitent que les droits humains soient pleinement respectés et appliqués dans la vie quotidienne. Il existe une grande soif d'une société véritablement démocratique, certainement au Kosovo, mais aussi en Serbie, comme l'ont démontré les récentes manifestations contre le gouvernement de ce pays.

Il faut toutefois tempérer ce constat par le fait que les politiciens, et en particulier ceux de Serbie, ont instrumentalisé la question du Kosovo et encouragé une approche nationaliste du Kosovo dans leur propre intérêt. Ils utilisent leur influence sur les Serbes du Kosovo pour exercer une forme de chantage : soutenez-nous, y compris dans nos revendications sur le Kosovo, ou nous retirerons notre aide. En conséquence, la situation est fortement politisée et polarisée, et les Serbes du Kosovo sont empêchés de prendre les mesures pratiques en faveur de l'intégration et de la réconciliation qui serviraient au mieux leurs propres intérêts. 

Les représentants de l'ANP reconnaissent que le nationalisme existe toujours du côté albanais également ; ceci est la conséquence de l'oppression et de la dure et longue répression avant la guerre, des souffrances endurées pendant la guerre et des dévelop-pements politiques de l'après-guerre. Le poids de l'histoire est encore très lourd dans toute la région, et les symboles tels que les drapeaux sont omniprésents. À cet égard, je soulève une question concernant le fait que le drapeau albanais est beaucoup plus fréquent au Kosovo que le drapeau kosovar. Dans les sociétés d'après-guerre, l'identité nationale est très importante et les symboles sont très présents dans toute la région des Balkans. Au Kosovo, le drapeau kosovar est considéré comme le drapeau de l’État, tandis que le drapeau albanais est considéré comme le véritable drapeau national et est largement utilisé par tous les Albanais, où qu'ils vivent. Il s'agit d'un legs de l’histoire, car ce drapeau a été le symbole de la résistance albanaise pendant des siècles. Cela n’est pas le signe d’un désir concret de réunification avec l'Albanie.

d.Prochaines étapes

À la fin de la réunion, j'ai remercié les représentants de l'ANP pour cette discussion riche et détaillée. Je traduis ici le compte rendu de ma réunion pour le MAN et j’encourage le MAN à nouer des liens avec l'ANP, un processus auquel je souhaite moi-même participer.

e.Illustrations: exemples d’évènements tenus à l’intiative d’ANP



 

C.Visite à Mitrovica

Le vendredi 19 septembre, j'ai pu passer plusieurs heures à Mitrovica, la plus grande ville du nord du Kosovo, qui a été au cœur des tensions et des affrontements violents occasionnels depuis la guerre du Kosovo, mais aussi de mesures de réconciliation entre Serbes et Albanais. 

C'est à Mitrovica que l'organisation à laquelle j'appartenais, Équipes de Paix dans les Balkans, a envoyé des volontaires entre 2000 et 2006. Leur mission consistait à créer des espaces sûrs dans lesquels les membres des différentes communautés divisées qui cherchaient à établir un dialogue pouvaient le faire. J'ai rendu visite à nos volontaires à Mitrovica en 2002 et j'ai pu mesurer la difficulté de leur tâche, tant les blessures laissées par la guerre du Kosovo étaient encore vives à cette époque.

J'ai été accueilli à Mitrovica par Skender Sadiku, vice-président du conseil municipal, et Lulzim Hakaj, cofondateur et coordinateur de l'ONG Reconciliation and Empowering Communities. Au cours d'une brève conversation, Skender Sadiku m'a exposé les raisons qui lui permettent de rester optimiste malgré les difficultés matérielles et politiques qui accablent le nord du Kosovo. Il croit à la fois aux vertus du dialogue et de la démocratie, et à la possibilité de ceux-ci. À cet égard, Skender Sadiku suit activement les mouvements de protestation actuels en Serbie, auxquels participe la jeunesse de ce pays, et qui réclament plus de transparence et moins de corruption dans la vie publique. 

Si le Kosovo doit rester indépendant de la Serbie, les destins des deux pays sont liés, car les développements en Serbie ont un impact direct sur la vie politique au Kosovo et sur la possibilité d'une coexistence harmonieuse entre les Serbes et les Albanais du Kosovo. S. Sadiku croit en un avenir commun pour les Serbes et les Albanais au Kosovo, mais cet avenir dépend en fin de compte de l'acceptation du Kosovo par les Serbes, tant en Serbie qu'au Kosovo. Cette acceptation ne peut être imposée de l'extérieur. Elle doit découler de la compréhension et de l'évolution des Serbes eux-mêmes.

Lulzim Hakaj espère également un avenir dans lequel les différentes communautés assumeront la responsabilité de leur destin et de leur besoin d’une coexistence tolérante, mais il s'est montré plus sceptique quant au délai dans lequel cela pourrait se produire. Dans l'état actuel des choses, il estime que ni la communauté albanaise ni la communauté serbe du Kosovo ne sont prêtes à coexister pacifiquement sans la garantie de puissances extérieures. Il pense que dans le climat actuel, le retrait des organismes étrangers (Nations unies, OTAN, Union européenne) du Kosovo conduirait la Serbie à tenter de réaffirmer son autorité sur le Kosovo, ce qui déboucherait très probablement sur un conflit violent.

Après environ une heure de discussion, Skender et Lulzim ont eu la gentillesse de me conduire à travers Mitrovica, ce qui m’a permis de constater à quel point la ville avait été reconstruite et modernisée depuis ma visite en 2002. La rivière et les rues ont été nettoyées, et des lumières vives et des vitrines étincelantes illuminent les rues où auparavant les bâtiments étaient gris et marqués par les traces de la guerre. La partie nord de la ville, dominée par les Serbes, arbore toujours des panneaux en serbe, comme on pouvait s'y attendre, ainsi que des statues de héros historiques serbes. Mais les interactions entre les deux communautés se sont intensifiées, et de nouveaux ponts construits sur la rivière Ibar, qui sépare les communautés, permettent de rétablir lentement mais sûrement les contacts concrets.

Cette vision plus optimiste a été confirmée par ma visite dans les banlieues périphériques de Mestrovic. J'y ai d'abord été présenté à des familles roms qui connaissent inévitablement des difficultés matérielles et pour lesquelles la survie quotidienne est la priorité absolue, bien avant les questions politiques d'intégration et de réconciliation. J'ai également été présenté à des habitants albanais et serbes de ces quartiers excentrés de la ville, qui ont tous souligné l'excellence des relations entre voisins. Ce message m'a été transmis avec une force particulière par un jeune Albanais très éloquent, né après la guerre du Kosovo, qui m'a dit que pour lui, la guerre appartenait au passé et qu'elle n'était jamais évoquée lors de ses interactions fréquentes et très amicales avec ses voisins serbes. Skender Sadiku a souligné qu'il ne s'agissait pas d'une opinion marginale et minoritaire, mais que dans de vastes régions du nord du Kosovo, loin des points chauds et des protestations virulentes qui font la une des journaux, un lent processus de réconciliation était en cours, fondé sur des relations de voisinage civilisées et l'acceptation de l'humanité de l'autre. 

Avec Skender Sadiku et une famille rom au nord de Mitrovica
Skender Sadiku et son frère devant un des prinipaux ponts de Mitroviça
Lulzim Hakaj, Militant de la Société Civile, et co-fondateur de l’ONG REC (Reconciliation Empowering Communities)

D.Rencontre avec le professeur Nexhmedin Spahiu

J'ai remercié Skender Sadiku et Lulzim Hakaj pour leur accueil chaleureux, ainsi que pour m'avoir présenté le professeur Nexhmedin Spahiu, éminent professeur de mathéma-tiques dans plusieurs universités, dont l'université de Pristina, mais également politologue et autorité reconnue en matière d'histoire récente des Balkans et de géopolitique balkanique contemporaine et récente. Le professeur Spahiu a présenté deux des principaux domaines de ses recherches :

  1. L'histoire des relations entre les Albanais du Kosovo et ceux d'Albanie 2
  2. Différentes propositions faites au cours de l'histoire – principalement par les Serbes, bien sûr – pour le partage du Kosovo entre Serbes et Albanais.

En ce qui concerne le premier thème, le professeur Spahiu a souligné le fait qu'il n'y a eu qu'une seule brève période dans toute l'histoire pendant laquelle les Albanais du Kosovo et ceux d'Albanie ont été unis dans un seul pays indépendant, à savoir la période de guerre de 1941 à 1945. Le triomphe de Tito en Yougoslavie et de Hoxha en Albanie a condamné cette brève expérience d'unité. L'expérience de l'unité et de l'indépendance a mis en évidence les tensions entre les différentes communautés albanaises ; elle était également manifestement entachée, car cette indépendance avait été obtenue avec l'accord et sous le contrôle de puissances extérieures (et finalement vaincues) : l'Italie, puis l'Allemagne nazie. Cette expérience présentait toutefois des aspects positifs et a été, pour certains Albanais de toutes les régions du pays unifié, une expérience enrichissante. Malgré cela, à l'heure actuelle et à très long terme, la réunification n'est pas envisageable ni prévue.

Le livre du professeur Spahiu consacré au thème des projets serbes de partition du Kosovo commence par un chapitre passionnant sur l'histoire telle qu'elle est enseignée respectivement aux écoliers serbes et kosovars (albanais). Dans une série de courts paragraphes, présentés sous forme de liste à puces correspondant à un « fait » ou à un ensemble de « faits » spécifiques enseignés dans les pays respectifs, le livre décrit les histoires complètement différentes et partiales qui alimentent les préjugés de chaque communauté. Le récit de ces approches historiques divergentes suffit à comprendre les difficultés de la réconciliation.

En ce qui concerne le thème central du livre (que le professeur Spahiu a également développé oralement lorsque je l'ai rencontré), de nombreux projets différents visant à partitionner le Kosovo ont été proposés par différents acteurs serbes (politiciens et historiens) au cours de la période 1997-1998. Ces projets étaient clairement motivés par la prise de conscience que la communauté internationale n'accepterait pas indéfiniment le contrôle exclusif des Serbes sur l'ensemble du Kosovo, alors que la partition pouvait être « vendue » à la communauté internationale comme un compromis nécessaire mais acceptable. Les différents plans serbes de partition diffèrent tant par leur contenu que par leurs prémisses (par exemple, revendications historiques contre population actuelle) ; mais tous auraient eu pour effet de laisser les Serbes contrôler une proportion du territoire du Kosovo bien supérieure à la proportion de la population serbe par rapport à la population totale du Kosovo, ainsi que les régions les plus riches du Kosovo, en particulier les zones riches en minerais du nord.

E.Rencontre avec Shkëlzen Gashi, militant des droits humains

Shkëlzen Gashi est un chercheur indépendant et un militant qui a écrit de nombreux articles et ouvrages sur l'histoire récente du Kosovo, notamment la biographie non autorisée d'Adem Demaçi, figure clé de l'histoire du Kosovo à la fin du XXe siècle, qui a passé 28 ans en prison.

Shkëlzen Gashi a publié un ouvrage remarquable qui détaille les massacres commis au Kosovo entre 1998 et 1999(3). Le livre documente 83 massacres commis entre février 1998 et juillet 1999. Parmi ceux-ci, trois ont entraîné la mort de civils serbes.

Le texte, rédigé en albanais, en serbe et en anglais, est ponctué de photos sobres et poignantes des tombes des victimes, des lieux des massacres et du deuil des proches survivants. Le texte, rigoureusement basé sur des sources telles que les archives du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, est pour l'essentiel sobre et factuel, mais les témoignages cités, bien que d'une expression très retenue, sont profondément émouvants dans leur description crue des événements. 

Je ne tenterai pas ici de présenter ce livre en détail, mais je le recommande vivement à tous ceux qui s'intéressent au Kosovo en particulier, ou plus généralement à l'histoire des effets de la guerre et de ses excès. Certaines caractéristiques essentielles du récit livré dans cet ouvrage, ainsi que de l'accueil qui lui a été réservé, méritent d'être soulignées :

  1. Une minorité de massacres (15) ont été commis entre février 1998 et mars 1999, en réponse à l'émergence de l'UCK (Armée de libération du Kosovo), et dans certains cas en représailles directes aux attaques de celle-ci.
  2. Les massacres ont considérablement augmenté, tant en nombre qu'en intensité, immédiatement après le début de la guerre du Kosovo. Les hostilités de l'OTAN contre la Serbie et ses bombardements sur la Serbie proprement dite et certaines parties du Kosovo semblent avoir poussé les forces serbes à se livrer à une frénésie de meurtres et de haine. 
  3. Les forces serbes qui ont commis les massacres sur le terrain semblent avoir perdu toute retenue, mais la connaissance et l'approbation tacite de ces actes provenaient du cœur même du pouvoir serbe.
  4. Le simple fait d'avoir documenté trois massacres de civils serbes, dont au moins deux perpétrés par des groupes albanais cherchant à se venger des exactions commises par les Serbes, a valu à Shkëlzen Gashi d'être la cible de critiques et d'ostracisme de la part de nationalistes kosovars albanais, tant des universitaires que des journalistes et autres commentateurs.
  5. Malgré cette hostilité, Shkëlzen Gashi a continué à promouvoir son livre et les principes impartiaux et équitables sur lesquels il repose, suscitant les éloges tant d'éminents experts du Kosovo, tels que le professeur Noel Malcolm, que d'organisations et de militants individuels de la nonviolence.

J'ai discuté du livre avec Shkëlzen, ainsi que de son dernier ouvrage sur le thème de « l'autre Serbie ». Il s'agit d'une série de volumes consacrés aux personnes et aux forces qui, en Serbie, ont résisté au régime de Milosevic et ont cherché à dénoncer les mensonges et les manipulations dont ce régime s’est rendu coupable. Shkëlzen a souligné les difficultés de travailler en tant que spécialiste indépendant dédié à laisser les archives historiques parler d'elles-mêmes, et de ne pas se laisser influencer par les pressions, les préjugés et la pensée unique qui prévalent dans toutes les sociétés, mais peut-être particulièrement dans les Balkans. Même au plus haut niveau, Shkëlzen craint que l'engagement envers la vérité soit loin d'être absolu dans les milieux universitaires et journalistiques du Kosovo. 

Shkëlzen a rendu hommage à Ibrahim Rugova, sur lequel il écrit actuellement un livre, tout en reconnaissant que son compagnon de route Adem Demaçi a inévitablement été amené à s'opposer à Rugova et à affirmer que la non-violence ne suffirait jamais à libérer le Kosovo du joug serbe.


 

(3) “The Massacres in Kosovo 1998-1999”, publié à Pristina en 2024. On peut commander le livre ici: https://dukagjinibooks.com/en/books/1092290237



 

Massacres in Kosovo, 1998-1999 - Shkëlzen Gashi

 

 

Shkëlzen Gashi


 

“The Other Serbia” – L’hommage de Gashi aux Serbes ayant résistéà la dérive nationaliste du régime de Milosevic

 

F. Le Musée de l’Indépendance

Je suis très reconnaissant à Shkëlzen Gashi de m'avoir signalé l'existence du peu connu Musée de l'indépendance4. Celui-ci est situé dans le petit bâtiment discret qui servait de quartier général à Rugova et au gouvernement alternatif de la LDK à Pristina, en plein centre-ville. 

Le musée présente un compte rendu détaillé de la longue lutte menée par les Albanais du Kosovo, d'abord pour affirmer leur autonomie en tant que communauté distincte et homogène au sein de l'ancienne Yougoslavie, puis pour jeter les bases de leur objectif à long terme : l'indépendance.

Le musée retrace, à travers une multitude de photos et de textes, les moments clés de la lutte contre Milosevic : la grève des mineurs de Trepca en 1989, le travail de réconciliation d'Anton Ceta, grâce auquel des centaines de milliers de familles albanaises ont renoncé à la tradition du kanun, c’est-à-dire des vendettas, l'émergence de systèmes éducatifs et sanitaires parallèles, la mise en place d'un gouvernement alternatif et les tentatives pour gagner le soutien de la communauté internationale.

Le musée rend un hommage chaleureux et détaillé à Howard Clark et à son travail sur la résistance civile au Kosovo. Il rappelle les conditions fixées par Clark pour qu'un mouvement de résistance civile soit couronné de succès, et souligne avec une grande honnêteté les domaines dans lesquels le mouvement non-violent du Kosovo a rempli ces conditions, et ceux dans lesquels il a échoué.

Le musée ne figure pas dans les guides touristiques et les blogs de voyage que j'ai consultés, mais il mérite d'être beaucoup mieux connu.



 

Le Musée de l’Indépendance, Pristina



 

Exposition au Musée de l’Indépendance


 

1 Les Roms, les Ashkalis et les Égyptiens dont trois minorités gitanes des Balkans. Plusieurs théories ont été émises concernant la filiation historique des « Égyptiens » et leur lien avec l’Egypte, mais il ne s’agit pas de citoyens de ce pays.

2 Voir “Kosovo and Albania in the Future”, Nexhmedin Spahi, Prishtina, 2021

3 “The Massacres in Kosovo 1998-1999”, Pristina 2024

4 Voir https://hiddengemsofprishtina.com/museum-independence-house-dr-ibrahim-…